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01/01/2010 18:21

Albert Camus à l'honneur dans les médias



Cinquante ans après sa disparition, tous les médias célèbrent Albert Camus, avec un temps fort : la diffusion, mercredi 6 janvier sur France 2, du « Camus » réalisé par Laurent Jaoui

Dès l’ouverture, l’émotion s’impose. L’enfant de la pauvreté apparaît dans l’éclat du soleil algérien. La plage, le quartier de Belcourt, l’instituteur, la mère silencieuse, la grand-mère autoritaire… Les lecteurs du Premier Homme (1) tressaillent. Ils sentent que le réalisateur, Laurent Jaoui, leur fait une promesse : prolonger à l’écran ce livre que l’on ne ferme jamais.

La gratitude se prolonge en découvrant l’interprétation de Stéphane Freiss. Juste, sans scories et sans artifices (ou presque), à la hauteur de son sujet : habité, profond et déchiré.

Choisissant d’évoquer sous forme de flash-back les dix dernières années de Camus, le film est construit autour du dernier réveillon de l’écrivain à Lourmarin. Il y reçoit en compagnie de son épouse Francine (Anouk Grinberg, la fragile beauté d’un cristal brisé), Michel et Janine Gallimard, amis, complices et confidents.

Un dîner qui se vit comme une dernière cène avant la fin tragique. Qualité du texte et de la restitution d’une époque, le film est à bien des égards une vraie réussite.

L’impératif sentimental

Néanmoins, malgré l’originalité de la proposition et la qualité de l’interprétation, il n’est pas au-dessus de toute critique. Inspiré sur le fond par Olivier Todd, l’un des biographes de l’écrivain, Laurent Jaoui tombe dans l’un des travers de la fiction française : l’impératif sentimental.

Le contexte intellectuel, littéraire, historique des années cinquante n’est pas oublié, bien entendu. Tous les passages obligés et attendus sont au rendez-vous : la querelle de L’Homme révolté et la séparation d’avec Sartre, la guerre d’Algérie, le prix Nobel de littérature… Le tout ponctué des phrases célèbres de l’auteur, comme la fameuse « entre ma mère et la justice, je préférerai toujours ma mère ».

De même, la place du théâtre et de la danse dans la vie de Camus est mise en évidence. Et enfin, évidemment, son goût pour les femmes (La Chute est éloquente sur le sujet (2)). L’écrivain n’a pas été, sur ce point, ce que l’on appellerait un homme fidèle. Mais plus on progresse dans le film et plus le propos se concentre sur cette dimension intime de l’écrivain.

Ses dix dernières années s’éclairent peu à peu à la lumière de ses tourments domestiques et de ses passions dévorantes, celles d’un homme de 40 ans qui se prépare à rompre définitivement avec sa femme. Un Camus, en quelque sorte, malade d’une crise de milieu de vie, inscrivant son nom dans la longue liste de ceux qui délaissent le foyer pour une « jeunette ».

Le dernier repas

C’est toute la tension dramatique du dernier repas. Un point de vue qui, pour les besoins de la cause, invente même une scène d’adieu entre les deux époux : dans le train qui les conduit à Paris, Francine l’autorise à la quitter. Camus rejoint alors la voiture des Gallimard. Une embardée tragique met un point final à cette nouvelle aube.

Ce qui ainsi s’annonçait comme une très belle évocation d’une figure majeure de la vie intellectuelle des années d’après-guerre verse peu à peu dans un sentimentalisme bien peu camusien (3). À la relecture du film, les scènes « sérieuses » (Sartre, l’Algérie…) apparaissent comme la justification (le décor ?) d’un téléfilm sentimental.

Du Camus journaliste, résistant, auteur prolifique d’une œuvre éclectique, le téléspectateur ne saura rien ou presque. À l’heure où triomphe l’information people, il ne sera pas dépaysé. Philip Roth, dans son saisissant dernier roman, Exit le fantôme (4), mettait en garde contre les biographes qui font de l’intime (la faute, le secret, l’infidélité) la clé de toute une œuvre. Camus, après bien d’autres, est la nouvelle victime de cette dérive contemporaine.

Laurent LARCHER

(1) Dernier livre sur lequel Camus travaillait lorsqu’il est mort en 1960. Roman autobiographique inachevé, il a été publié en 1995 chez Gallimard.
(2) La Chute, folio, 2008, pp. 61-73.
(3) Lire l’article « Femme » de Séverine Gaspari dans le Dictionnaire Albert Camus, sous la direction de Jean-Yves Guérin, Bouquins, 2009, p. 321-324.
(4) Exit le fantôme, Philip Roth, Gallimard, 2009.

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